Guinguette numérique

Danser, boire, chanter, participer à un atelier et bien sûr… se restaurer : tel est le programme du projet atypique de Farid Azib posé sur la dalle qui couvre les voies ferrées de la gare d’Austerlitz. « Un totem numérique », selon l’expression de l’architecte, équipé de 130 m2 d’écrans Led en façade principale.

Photo : David Boureau

C’est un petit projet, très technique, de 500 m2 seulement, que Randja, l’agence d’architecture de Farid Azib, a livré sur l’avenue de France, à deux pas de la BNF, dans le 13e arrondissement de Paris. L’idée de la Mairie et de la Semapa (Société d’économie mixte d’aménagement de Paris) ? Introduire de la variété – programme et échelle urbaine – dans la très dense Zac Paris-Rive-Gauche. « Les surfaces locatives en rez-de-chaussée des immeubles de l’avenue de France sont immenses, avec des coûts d’exploitation inabordables pour les associations et les commerces de proximité, explique Farid Azib. Elles sont plutôt destinées aux grandes enseignes, chaînes et franchises, qui ciblent les salariés des bureaux. Il s’agissait de diversifier l’offre à destination des résidents, de leur proposer une vie de quartier le soir venu. » Bref, d’apporter un peu de domesticité et d’imprévu dans la froide rectitude des tracés urbains et ses gabarits bâtis imposants.

Terrasse intériorisée

Avant que l’agence Randja ne soit dési­gnée lauréate du concours d’architecture en 2013, un appel à candidatures de la Semapa a préalablement désigné la SAS EP7 comme exploitante en 2011. Cette société par actions simplifiée, spécialement créée pour l’occasion (EP7 est aussi le nom de la parcelle de construction), émane de l’association Usines Éphémères, dont le café-restaurant au bord du canal Saint-Martin (Point Éphémère) a bâti sa réputation sur une programmation polyvalente et culturelle. Le projet du 13e arrondissement, sorte de guinguette électroluminescente du 21e siècle, dérive de cette formule à succès. Le bar du rez-de-chaussée peut se transformer en salle de concert avec dance floor, grâce à des parois acoustiques intérieures en accordéon (104 dB) qui se déploient le long des baies vitrées. Le premier étage accueille une terrasse traversante multi-usage (cours de yoga, cours d’arts plastiques, bar à cocktail pour réception privée, etc.), coiffée d’un restaurant bistronomique. La façade sur l’avenue de France, quant à elle, est dotée de douze écrans Led qui diffusent des informations pratiques (sans publicité, contractuellement interdite), animations et créations artistiques des grands et petits (les dessins des ateliers d’enfants y sont parfois projetés). L’intelligence du plan repose sur l’exploitation de la moindre anfractuosité du bâtiment et la réduction des nuisances sonores vis-à-vis des riverains qui, armés d’un cabinet d’avocats, menaçaient de faire capoter le projet. Les locaux de type GTB, CPCU, CTA (rejet en façade, via les cassettes perforées) et de stockage des fûts à bière sont enchâssés dans les résidus d’espaces et sous les rampants des escaliers, ce qui exonère le toit-terrasse d’émergences techniques. L’architecte a judicieusement pris le parti de positionner les noyaux distributifs sur les petits côtés de l’édifice pour en isoler le centre potentiellement bruyant. L’initiative d’intercaler la terrasse entre le rez-de-chaussée et le second étage, plutôt que de rendre accessible la toiture, comme le prévoyait le programme initial, est également à porter à son crédit. Cette configuration « intériorisée » permet d’augmenter d’un étage la hauteur de la guinguette (pour une surface et un poids quasiment équivalents), de manière à rééquilibrer les rapports d’échelle avec les immeubles de l’avenue de France et de la place Jean-Michel-Basquiat.

Cassettes en aluminium (3 mm), pliée en Allemagne, avec épaisseurs variables (jusqu'à 80 cm). Joints de dilatation entre cassettes : 10 mm.
Photo : Tristan Cuisinier
Cassettes en aluminium (3 mm), pliée en Allemagne, avec épaisseurs variables (jusqu'à 80 cm). Joints de dilatation entre cassettes : 10 mm. Photo : Tristan Cuisinier
Façade arrière sur la place Jean-Michel-Basquiat, avec terrasse orientée sud-ouest. Photo : David Boureau
Espace polyvalent du RDC (bar, salle de concert avec dance floor). Photo : David Boureau

Consommation d’un lave-linge

Compte tenu de la portance limitée de la dalle coulée au-dessus du faisceau ferroviaire de la gare d’Austerlitz,
la structure a été réalisée en acier, avec planchers collaborants. L’entreprise GH, titulaire des lots charpente, enveloppe et étanchéité, a traité les quatre façades avec un bardage double peau (plateaux perforés en face intérieure, isolant en laine de roche et tôle nervurée en face extérieure), sur laquelle elle a rapporté une ossature secondaire en porte-à-faux, qui supporte des cassettes en aluminium thermolaqué, finition sablée (Noir 2300 sablé d’AkzoNobel). « Malgré les apparences, nous avions peu de place disponible sur l’espace public pour réaliser le chantier, indique David Pacreau, conducteur de travaux de GH. À l’exception des cassettes perforées, montées à la nacelle et accrochées au moyen de systèmes à coulisseaux, les menuiseries vitrées et le bardage double peau ont été mis en œuvre avec un échafaudage périphérique. » « Enfant, lorsque j’allais chez Tati avec ma mère, j’étais fasciné par les voies ferrées de la gare de l’Est que nous contemplions depuis les ponts, raconte de son côté Farid Azib. Je souhaitais que le bâtiment soit une évocation du voyage, une incarnation du mouvement. » Si la première idée de l’architecte fut de couvrir les façades d’afficheurs à palettes mécaniques, identiques à ceux que l’on rencontre encore parfois dans les anciennes salles des pas perdus pour annoncer les horaires des trains, c’est vers des écrans Led dernier cri qu’il s’est finalement tourné après avoir fait chou blanc pour trouver un fabricant. La conception technique et la pose des 130 m2 d’écrans ont été attribuées à la société byVolta, spécialiste du design polysensoriel et de la scénographie numérique interactive, dont le logiciel d’exploitation SoSoftLed est vanté pour sa simplicité d’utilisation : « L’exploitant EP7 peut facilement composer sa façade avec un ordinateur et des glisser-déposer, explique Olivier Bergeron. Il est possible de recadrer une image ou une animation, de la diffuser sur un seul panneau ou de la répartir sur la totalité des écrans. » Et le fondateur de byVolta de conclure que « moins de 5 % de la puissance lumineuse des Led sont en moyenne utilisés. Avec une consommation électrique équivalente à celle d’un lave-linge ! »

Maîtrise d’ouvrage : Semapa
Architecte : Randja (Farid Azib Architects)
BET structure : EVP Ingénierie
Charpente, bardage, menuiserie intérieure, serrurerie : GH
Façade média : byVolta
Livraison : 2018

Axonométrie montrant le bar-dance floor au RDC, la terrasse traversante au R+1, le restaurant bistronomique au R+2. Doc. : Randja/Farid Azib Architects

Tristan Cuisinier