De la route départementale, on ne perçoit de Cantenac Brown que le château construit en 1806 dans le style Tudor. Bien dissimulées, les extensions récemment imaginées par l’Atelier Philippe Madec (APM) & Associés comportent des façades pudiques en pierre et pisé. Leurs espaces intérieurs n’en sont pas moins vastes et solennels.

Photos : Luc Boegly
Christian de Portzamparc au château Cheval blanc, Jean Nouvel à La Dominique… L’architecture contemporaine a le vent en poupe dans le Bordelais. Sur la commune de Pauillac, ce sont Pei Partnership Architects et BPM Architectes, qui, en 2021, ont propulsé le château Lynch-Bages dans le 21e siècle. À Margaux-Cantenac, c’est le crayon high-tech de Norman Foster, qui, en 2015, a conduit le remodelage du château Margaux, seul premier cru de l’appellation éponyme. À moins de 3 km de là, c’est l’agence de Philippe Madec qui fut chargée de reconstruire le chai et le cuvier du château Cantenac Brown, troisième cru classé 1855. Ici, pas d’objet trop voyant dans le paysage, mais un mélange de modernité et de tradition. Pas de toitures-terrasses ni de murs-rideaux démesurés comme à Lynch-Bages, où la température du chai est régulée par… la climatisation. Pas d’ambiance trop métallique non plus, qui s’accorde mal avec les terres graveleuses et le plaisir du vin soyeux. Thuriféraire des ressources locales et des savoir-faire ancestraux, Philippe Madec est un « architecte de terroir ». Du verre et de l’acier, si c’est indispensable, mais, pour le reste, ce sera de la tuile de terre cuite, du bois, de la pierre et de la terre crue.

En gris, les bâtiments existants ; en marron, les bâtiments neufs.

De gauche à droite, le château de style Tudor, le cuvier, l’amorce de la halle de vendange.

Façade ouest du cuvier.
Suite de Fibonacci
« Nous souhaitions abandonner l’activité d’hôtellerie pour nous recentrer sur la vinification et l’œnotourisme », explique Tristan Le Lous, ingénieur agronome de formation, dont l’entreprise familiale spécialisée dans le secteur médical (Urgo) a racheté le château Cantenac Brown en 2019. De son côté, le directeur général du domaine, José Sanfins, précise : « Le cuvier, 100 % gravitaire, comporte 70 cuves en inox, au lieu de 29 auparavant, afin de vinifier chaque parcelle individuellement, au meilleur moment. » Le nouveau chai permet également de faire vieillir deux récoltes simultanément, grâce au doublement de la capacité originelle de stockage. Il est ainsi rendu possible d’élever le vin durant 18 mois en barrique. Le cuvier, le chai et la halle de vendange sont tous accessibles de plain-pied de manière à faciliter le transfert des breuvages et des matériels. Ils sont subtilement logés entre les bâtisses épargnées par la démolition. Leurs implantations sont gouvernées par les nécessités du processus de vinification. Revendiquée comme la plus grande du Bordelais, la halle de vendange sert à trier et érafler le raisin à l’abri du soleil et des intempéries. Elle se compose d’une charpente en bois massif avec entraits moisés et poteaux doublement moisés. L’ensemble est protégé par une couleur rouge de type peinture de Falun, à base de farine et d’oxyde de fer. Longeant le flanc nord de la halle, le cuvier est largement ouvert sur le parc du côté ouest. Il est inondé de lumière naturelle grâce à ses ouvertures zénithales. Sa structure inférieure, faite d’acier galvanisé, se marie avec la brillance des cuves inox, alors que sa structure supérieure, faite d’une charpente en bois, annonce l’univers du chai que l’on gagne par un long corridor initiatique, éclairé par de maigres LED. Doté d’une grande capacité, ce chai de fûts de chêne se structure autour d’une nef centrale, dont les arcs de bois sont décomposés en sections droites, afin d’exclure l’usage de lamellés-collés. « Les longueurs des sections sont définies par une suite de Fibonacci, précise Philippe Madec. Dit autrement, les pièces de bois sont de plus en plus petites à mesure que l’on se rapproche du sommet des arcs. Le rapport de longueur entre un morceau d’arbalétrier et le suivant est de 1,618 : le nombre d’or. »

La mezzanine du cuvier avec ses quatre cuves élévatrices.

Le chai et ses arcs composés de sections droites.
De la matière au matériau
Spectaculaire, l’espace du chai se déploie dans la pénombre rougeoyante créée par de minces ouvertures en verre coloré. Sa température stable de 15°C est obtenue par quatre puits climatiques et des murs périphériques de près d’un mètre d’épaisseur. De l’intérieur vers l’extérieur, ceux-ci se constituent d’un doublage en BTC (briques de terre crue), ponctuellement fixé sur une ossature en bois, d’un pare-vapeur, d’une isolation en liège (ép. 20 cm) et d’un porteur en pisé (ép. 50 cm) qui reprend les charges de la charpente. Les BTC, choisies chez le fabricant Briques Technic Concept (Haute-Garonne), ont été mises en œuvre par SFBTP. Il a été fait appel à l’entreprise Gessey (Gironde) pour poser les soubassements en pierres calcaires, extraites à 50 km du château. Vu l’absence de réglementations reconnues par les assureurs sur les murs en pisé, le maître d’ouvrage et l’architecte se sont attaché les services d’Alpes Contrôles (bureau de contrôle). Amàco, spécialiste des ouvrages en terre, a été associé à l’équipe de maîtrise d’œuvre dès le début du projet. « Le Bordelais n’est pas une région historique de construction en terre crue, comme le bassin toulousain, l’Isère et la Normandie », rappelle Anastasia Terres, ingénieure chez Amàco. Compte tenu du faible volume de terre excavé sur le chantier, l’entreprise Murari (Haute-Garonne) s’est tournée vers des gisements des environs. Deux carrières – celle d’Avensan (8 km du chantier) et celle de Montpon (90 km du chantier) – ont été retenues, afin d’obtenir un mélange équilibré en argile et granulats. « La particularité du pisé est que l’on transforme la matière en matériau », souligne l’ingénieure. Des tests à la compression ont donc été réalisés avant et pendant la mise en œuvre, de façon à vérifier régulièrement la qualité du mélange. Des joints de retrait ont également été aménagés verticalement, tous les 5 m au maximum, avant rebouchage quelques mois après l’achèvement de l’ouvrage. Celui-ci est pourvu de trois lignes rouges, afin de rappeler les ambiances du chai, de la halle de vendange, et la couleur d’un autre mélange éprouvé, savamment appelé « l’assemblage » : celui du cabernet sauvignon, du merlot et du cabernet franc !
- Maîtrise d’ouvrage : SCEA Château Cantenac Brown
- Architecte : Philippe Madec (APM) & Associés
- BET : Ingérop Bordeaux, CE Ingénierie, Le Sommer Environnement, Amàco
- Surface de restructuration : 5 236 m2
- Coût : 19,3 M€
- Livraison : 2023
Tristan Cuisinier
Cet article est extrait de 5façades n°168, disponible en version numérique

